
Jeanne n’a finalement pas perdu son humour ravageur, sa capacité à se moquer des plus forts. Elle l’avait simplement oublié pendant quelques années. L’humour s’était laissé mettre de côté, le temps que Jeanne reprenne du poil de la bête. Jeanne est méchante et moqueuse. Parfois, elle se moque par affection parce que ça lui permet de résister. De résister aux choses, aux vicissitudes de la vie, à sa propre morosité. Jeanne, ces dernières années, avait perdu sa faculté de rire. Elle l’a enfin retrouvée il y a quelques semaines. Hier, elle pleurait mais hier soir, elle a écrit un texte moqueur. Elle s’est beaucoup amusée à le rédiger. Ce texte sera-t-il rapporté ? Avec quelles conséquences ? Jeanne s’est moquée d’un collègue certainement limité. Limité en tout sauf sa capacité de nuisance, comme ça, en sourdine. Il s’appelle Charles Mourier. Et il a des onces de méchanceté derrière un vernis de gentillesse. Charles Mourier a Satan dans la peau et comme on peut le dire vulgairement, Satan l’habite. Car Charles est un mâle avant tout. Un mâle qui fait le signe des cornes lorsqu’il est à un concert. Il sait tirer la langue aussi. Charles boit de la bière chaude car elle n’a jamais le temps de refroidir. Charles Mourier est un suppôt de Satan, ou peut-être simplement un supo transitoire. Charles est en fait un tranquillisant. C’est un lexomil, il rassure les vieilles dames. C’est son public préféré. Charles est un metalleux qui préfère les petites mémés. Il porte le caducée de la vieillesse. Il vit aussi comme un petit vieux en faisant des cornes de ses deux mains et en tirant la langue. Car Satan l’habite vraiment. C’est son jardin secret, son mystère. Charles Mourier fait des mystères. Et Jeanne dans tout ça : elle le voit ne pas travailler à la médiathèque, errer d’espaces en espaces, de lieux en lieux, le temps du café, le temps du thé aux fruits rouges. Le temps de la pause déjeuner. Il erre d’espace en espace avec son jeu de clés autour du cou, comme un enfant de divorcé qui cherche à se trouver une place. Jeanne, jusqu’ici, l’observait quand elle le voyait. Satan habite parfois Jeanne elle aussi et en ce moment, malgré les vicissitudes de la vie, elle a envie de rigoler.
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