
Jeanne fait ce qu’elle ne voulait pas, elle s’apitoie sur son sort. Cerise lui manque, Pom lui manque, sa mère est à l’hôpital depuis un mois. S’occuper d’Oona, la chatte de sa mère, l’émeut au plus haut point. Elle a de la compassion pour ce chat qui est une leçon de vie pour elle-même. Ce chat si peu exigeant, juste de la nourriture et quelques caresses, vingt à trente minutes de la journée. Puis Jeanne disparaît de sa vue et Oona ne réclame rien d’autre qu’un peu de chaleur et de confort, du moment qu’elle est sur son territoire, dans son connu. Oona est un chat gentil qui a connu la rue pendant deux ans avant d’être accueillie. Oona se suffit à elle-même, habituée à sa solitude, sans chagrin en conservant sa zenitude. Jeanne aime Oona pour ça. Jeanne aimerait pouvoir se suffir à elle-même et elle sait qu’elle n’y arrive pas encore, pas vraiment. Elle a encore besoin d’interactions sociales. Jeanne n’a pas encore atteint ce degré de sagesse qui lui ferait quitter le monde. Elle est fatiguée moralement, épuisée par une mère malade et éternellement exigeante. Jeanne s’épuise à s’énerver contre ses caprices, son bon vouloir et ces signes de découragement qui n’en sont pas. Jeanne voudrait tellement aller bien. Jeanne voudrait tellement continuer à résister. Elle n’en a plus la moelle. Seul son roman lui permet d’exister, un peu, avec ce savoir-vivre qu’elle voudrait atteindre depuis tant d’années. Pendant cette semaine de vacances elle s’est adaptée aux aléas du temps, aux contretemps et aux caprices du vivant. Elle a encore beaucoup donné d’elle-même, plus qu’elle ne peut le faire habituellement. Jeanne est seule face à ses peines et ses atermoiements. Elle le sait. Mardi, elle doit retourner travailler. Elle doit voir sa psy. Prendra-t-elle rendez-vous chez le médecin pour obtenir un arrêt maladie ? C’est certainement ce qu’il y aurait de mieux à faire. Jeanne ne se sent plus le courage de tout concilier, son travail et sa mère à l’hôpital, son travail et ses sas de créativité. Elle veut écrire, des poèmes, des romans, des videopoesies. Elle veut surtout sortir de sa maladie. Ĺ’insuffisance cardiaque de sa mère l’y renvoie. Jeanne ne veut plus rien donner. Désormais, elle va reprendre ce qu’on lui a volé, son temps, sa disponibilité et sa résistance aux événements. Elle pense encore et toujours à Cerise qui devrait être là avec elle. Elle ne se morfond pas. Elle voudrait juste la prendre dans ses bras et déposer sur son front un petit bisou comme elle les aimait. Jeanne a envie de rejoindre Cerise. Elle en a rêvé cette nuit. Jeanne a rêvé que sa mère volait le corps de Cerise pour le mettre dans son jardin. Jeanne se sent dépossédée de Cerise et de son chagrin. Elle n’a pas vraiment pris le temps de la pleurer. Ça aussi, on le lui a volé. Que faire alors aujourd’hui ? Continuer à baisser la tête ? Continuer à s’ignorer et s’oublier ? Jeanne va avoir des comptes à régler avec sa petite société.
Laisser un commentaire