De Jeanne à Jean

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Jeanne pense à Jean, son amant de Saint-Jean

Virée manu militari

Jeanne se savait épiée sur les réseaux sociaux. Elle se l’imaginait bien mais elle ne pensait pas que ça irait jusque là. De toute cela, de ses relations avec ses ex-collegues désormais, ses relations avec les lecteurs, elle en fera de l’écriture, sans esprit de revanche mais il y a tellement de matière à explorer, un conglomérat humain, Chantal, Marie-Odile, Carine et Marine. Il y a aussi Marc et Thierry. Et il y a celle qu’on appelle Emmanuelle. Tant de personnes. Et si peu de gens au fond. Parlons aussi de Marie-Jane. Directrice et suiviste pas vraiment courageuse. Des gens qui travaillent dans des conditions difficiles ? Ils s’en accomodent bien, au fond. Ils ont l’habitude d’être dans leur hangar à livres à peine chauffé, pas isolé qui prend l’eau de partout. Le monde d’Aurelcastel est très petit. Beaucoup trop petit pour que Jeanne continue à s’épanouir. Jeanne ne s’est jamais épanouie ici. Elle s’est toujours enfermée dans son chagrin et ses besoins d’isolement. Jeanne sait qu’elle est seule dans la vie. Qu’elle doit évoluer seule. Qu’on ne l’aidera pas beaucoup. Qu’elle devra se débrouiller seule. Elle vient d’activer seule son réseau de soignants. Il faut qu’elle puisse aujourd’hui obtenir une pension d’invalidité. Faudra-t-il attendre trois mois, six mois, un an ? Il lui faudra encore patienter un peu. Elle obtiendra ce qu’elle veut. Il y a intérêt pour la société. Maintenant qu’on lui coupe l’herbe sous le pied, Jeanne a peur de retomber dans sa folie, ses chimères et l’impression de vivre dans une fiction. Mais désormais, elle aura le temps de poèmes, de romans et de videopoesies. Elle a peur de voir son inspiration tarir. On veut la faire chuter. Jeanne va résister. C’est ce qu’elle va essayer de faire. Dans son ancien emploi d’Aurelcastel, une des collègues de ce lieu de travail s’était suicidée avant que Jeanne n’y soit employée. Jamais cette troupe de saltimbanques ne semble s’être posé de question. Cette collègue a disparu sans que l’on parle encore d’elle. Disparue, oubliée, elle n’est jamais évoquée. Jeanne n’a jamais entendu parler d’elle en deux ans, juste une lectrice une fois qui s’est étonnée de ne plus la voir. Et c’est tout. Jeanne, un jour, en écrira une nouvelle. Les gens disparaissent sans laisser de traces. Jeanne l’a vérifié après le décès de Pom. C’est comme si elle n’avait jamais existé. Tout a été liquidé. Elle restera dans le cœur de Jeanne, comme Jeanne pense de temps en temps à la suicidée. Jeanne vit peut-être trop avec les morts. C’est peut-être un tort. Jeanne continuera de parler des morts. Sans les faire vivre pour autant, ce n’est pas obligatoire. Jeanne se fera un plaisir d’écrire sur les morts et les vivants. Va-t-elle ironiser ? Va-t-elle trop vouloir se venger ? Elle décrira ce qu’elle aura vu et ressenti sans d’autre sensation que d’être fidèle à ses observations. Jeanne est une peau de vache. Au fond. Elle n’apprécie pas qu’on lui fasse la tête sans aucune raison. Dans cette affaire là d’éjection, elle pense bien à Marc. Le metalleux de base engourdi dans sa routine et son manque d’ouverture, monsieur est borné avec des œillères. Il est loin d’être gentil. Serviable avec les puissants. Dévoué avec les personnes compliquées. Voire chiantes. Fort avec ceux qui ne lui ont rien fait. Une de ces couilles molles burnées au whisky. C’est ce qu’elle retient de ce malheureux accident. Désormais, Jeanne va devoir assurer seule son quotidien. Ses obligations matérielles. Sa vie matérielle. Elle va devoir lire Duras. On ne la lit plus en bibliothèque. C’est tout le fossé entre elle, certains professionnels et les lecteurs. Jeanne peut se consacrer à ce qui la fait vivre et vibrer, l’émeut et la fait parfois pleurer. Elle ne pouvait plus pleurer avant. Jeanne est redevenue un être de chair et d’émotion. C’est peut-être ce qu’il faut tirer de ces derniers mois. Jeanne, enfin, commençait à revivre sans avoir l’envie de suicider chaque matin. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’idée de la mort revient à chaque pas. Après cette cassure brutale, cette perte de l’emploi, Jeanne doit se remettre au travail pour ne pas perdre sa créativité et cette belle dynamique dans laquelle elle était. Il va falloir qu’elle retrouve toute sa concentration et qu’elle ne se laisse pas distraire par sa mère et les réseaux sociaux. Il va falloir qu’elle travaille dessus. C’est le chantier du mois de décembre, entre deux rendez-vous médicaux. Jeanne a sa schizophrénie à gérer. Elle ne peut pas concilier vie matérielle et vie spirituelle dans les conditions actuelles. Elle est encore sous le choc. Il faut qu’elle retombe rapidement sur ses pattes, comme le faisait son chat, et qu’elle continue son bout de chemin tel qu’elle aspirait à ce qu’il soit dessiné. Exit Marie-Odile, Chantal, Emmanuelle, Carine, Marine, Marc et Thierry. Jeanne, pour une fois, essaiera de se souvenir d’eux pour en faire de la chair et de la matière à écriture. Nouvelle, roman, fragment ? Ils se retrouveront quelque part dans l’imaginaire de Jeanne. Espérons simplement qu’elle n’entre pas dans la fantasmagorie. Protégeons la de sa mère et elle ne vivra plus dans ses chimères.


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