
Eh oui, Jeanne-Louise collectionne un tas de marrons. A cuire sur le feu, à la poêle, à la cocotte et les marrons sont toujours glacés quand ils sont bien compotés avec du sucre et du sirop. Jeanne-Louise collectionne les marrons qu’on lui assène aussi sur la tête, des tas de châtaignes qui matraquent et électrisent sa petite cervelle.Jeanne-Louise est perpétuellement assise sur la chaise électrique des condamnés à mort qui n’ont pas de fric pour assurer leurs transports. Jeanne-Louise est partie en vrille et on sait pourquoi, c’est sa famille qui veut ça. Sa prison, sa cage dorée, c’est sa familia. Grande ? C’est la famille de la mamma. Le papa, lui, c’est le patron, il est parti jouer les trublions sur les restes des droits d’auteurs, histoire de donner quelques billes à sa fille Louise qui n’en demandait pas tant mais ça lui plait autant qu’une histoire de ne pas mourir sans un sou.
Jeanne-Louise est partie faire ses courses ascensionnelles avec son petit cabas en toile de jute qui porte une inscription verte : « Il y en a ras l’cabas ! ». On sait tout de suite de quoi elle se chauffe avec sa grande doudoune rouge qui la fait ressembler à un petit chaperon. Rouge évidemment. A moins que ce ne soit la mère Noël. Mais, à soixante ans passés, Jeanne-Louise n’a pas fini de subir les foudres de la société qui l’a si souvent maltraitée. Les « amis », la famille, les copains copains, les copines copines, les chats-chats-chiens-chiens, les affinités électives et les affinités élues par la grand patron qui fait le singe sur Patreon, c’est comme ça qu’on l’appelle, comme le parrain du fameux Corleone.
Jeanne-Louise fait ses ablutions en musique avec du hip hop symphonique. Des choses classiques et naturelles qui lui font prendre le chemin de la nature, c’est sa maison à elle. La nature, c’est sa maison. La Terre, c’est sa passion. Sa croix, c’est son chemin de terre qui la mène directement en enfer, celui des pauvres gens à qui on assène tout le temps des vérités premières qui ne sont fondées que sur du sable et de la poussière. La poussière, elle est dans l’oeil de ceux qui se veulent sincères et qui mentent tout le temps. Ils ont les yeux aussi rouges que des lapins myxomatosés. Jeanne-Louise est un lapin, c’est vrai, mais pas un lapin de six semaines. C’est un lapin de garenne que l’on chasse tout le temps, le couteau entre les dents et le fusil à portée de poings. Et Jeanne-Louise fait son chemin sur cette antenne, ce WordPress pour vieilles filles en détresse. Quelle idée de réactiver des blogs en 2024 à l’heure des réseaux sociaux où il est si facile de s’étaler sur la vie des autres et de se buter dessus sans sommation. Jeanne-Louise en a fini avec cette vie de principes qui ne sont bons que pour ses pères et ses pairs. Elle n’en n’a pas une belle paire pour autant, juste une belle paire d’yeux bleus grisés avec des filaments dorés. C’est déjà ça. Quant au reste, c’est à l’avenant mais on s’en fiche de tout ça. Dans son cœur, Jeanne-Louise n’a pas vingt ans, elle a tout juste quatorze ans, cet âge si tendre où on lui a demandé de montrer ses seins pour voir s’ils étaient de plastique ou en sticks.Jeanne-Louise sait très bien de quelle matière elle est faite, à part son oreille droite et l’os qu’on a gratté pour y mettre…. Une puce électronique ? Une plaque ? Une vis ? Ou pour y mettre la vie tout simplement ? Tout ce qu’elle sait, c’est que depuis qu’elle a dix ans, depuis qu’elle s’est fait percer les lobes de ses oreilles pour y mettre des boucles, Jeanne-Louise entend siffler les trains dans ses oreilles et à l’intérieur d’elle-même, et en boucles. Ce sont des sifflements internes qui lui indiquent qu’elle est allée pas assez ou beaucoup trop loin. Un sifflement à gauche ? On l’aime bien. Un sifflement à droite ? Il faut qu’elle revoit sa copie. Un peu comme avec un chien, Rex ou Médor, c’est du pareil au même. Tôt ou tard, il fallait que ça se sache. Il y a cinq minutes à peine, Jeanne-Louise a entendu un sifflement à gauche, donc c’est que ça va. Puis elle est repartie vadrouiller dans les tourments de sa pensée si linéaire. Dans quel but fait-elle cela, étaler sa vie devant le quidam qui n’a pas que ça à faire ? Juste pour se confier à quelqu’un. Elle n’a personne à qui parler, à qui confier toutes ses pensées, tout ce qui lui passe par la tête, alors elle prend un pseudo et c’est la fête. Elle est enjouée avec Dominique A qui lui indique la direction de sa prison : Central Otago. C’est bon, elle y est et elle y go. C’est son coup de patte à elle à qui l’on sait. Dominique c’est son mari et Jean c’est son drôle d’amant, celui qui n’aime pas les tombes mais préfère les jachères. Alors que dire d’une tombe qui est en jachère ? C’est le cas de Jeanne-Louise qui se laisse aller à ses petites vis de grande prêtresse de l’instant. Du juste instant. Pas du passé ni du futur, non, juste de l’instant où elle frappe et elle pense à rebours des autres. Et Dominique qui s’agite autour d’elle en feignant de lui mettre du mascara. Mais non ça elle ne veut pas. En fait, elle a un faible pour son amant de Saint-Jean. Dominique, il veut tout l’fric, tout l’apparat, les appareils, la symphorine et mettre la symphonie dans une drôle de petite bouteille qui sent le champagne mais qui, en fait, est un tube de néon dans lequel on s’engouffre, un stroboscope qui illumine peut-être l’instant mais qui ne donne pas ce fameux courage aux oiseaux qui augurent si loin et si soudainement. Jeanne-Louise est sortie de sa tanière sans crier gare, sans que le monde la connaisse vraiment et ne l’accepte. Alors que penser de Jean qui creuse sa tombe depuis presque vingt ans sur les intermittences du cœur du net ? Jean est un intermittent des arts cybernétiques et des spectacles d’ANRU. Il a à son actif bien de reconversions d’immeubles anciens que l’on a jeté par les fenêtres et de quartiers que l’on a renouvelé à grands frais sans y mettre les vrais moyens pour faire des économies, d’énergie et de porte-monnaie, pour épargner à la planète tant de mauvais sujets de mécontentement. Et ça s’est fait sur le dos des autres, comme cette chaudière biomasse qui injecte du conglomérat de miscanthus calciné dans les tuyaux des villes d’Aurelcastel et de Château-du-Loir; ça, Jeanne-Louise sait ça et elle sait que la facture est salée pour la population qui habite dans ces bâtiments chauffés ainsi et pour les collectivités. Il faut dire que même les immeubles construits récemment n’ont pas été isolés, ou si mal. Alors que dire de l’ANRU ? Que c’est une agence qui a laissé de nombreuses verrues sur les petites véroles des temps perdus à jamais. Pour le quidam dont on fait souvent le portrait dans les séries TV à la Cquoi news magazine, et dans les jeans des pistolets que l’on rejoue sans cesse pour faire de la frime et rejouer un film où il n’y a que des vauriens qui piquent une tête dans la tête à pas chouette.
Jeanne-Louise ferme assez tôt ses volets, dès que le jour commence à tomber pour ne pas laisser le froid entrer et ces quidams aux tenues si rudimentaires, sombres et mal aspectées. Oui, Jeanne-Louise se fie à la mine des gens, de ceux qui ne sourient jamais ou qui sourient trop. Qu’est-ce qu’ils cachent derrière ces embarras ? Le sort de Jeanne-Louise qu’ils tiennent entre leurs mains et leurs bras ? Jeanne-Louise va s’arrêter là. Dominique a arrêté de jouer de la musique et Jean n’a pas encore dit son dernier mot. Jeanne-Louise attend minuit pour voir dans quel sac de couchage Jean l’a mise aujourd’hui pour sa journée de demain. Elle a mis du thym dans ses affaires, de l’aneth et du serpolet quelque part sur sa petite planète. De la benoîte urbaine aussi quelque part. Dans ses muffins au yaourt ? Oui. Sans doute… Mais là, y’a des doutes.
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