De Jeanne à Jean

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Jeanne pense à Jean, son amant de Saint-Jean

Jeanne n’est pas malheureuse

Jeanne n’est pas malheureuse mais elle se demande ce qu’elle fait encore là, à Saint-Avit-les-Monts, depuis le temps qu’elle s’était promis qu’elle irait vivre en Bretagne, sur la petite mer… Mais faute de grives, Jeanne fait contre mauvaise fortune bon coeur et se contente du blé en herbe qui pousse dans les champs de Beauce et du Perche. Jeanne ne sait pas si elle est aux confins de la Beauce et du Perche. Sont-ce deux régions qui existent bien ou deux vues de l’esprit, inventées par des écrivains en mal de nouvelles inspirations et de nouveaux folklores ? Or, il n’existe pas vraiment de folklore beauceron, à peine un patois. Acoute que j’te cause, disait le vieil adage qu’on ne lui a jamais mis ni entre les mains, ni entre les oreilles. Pas de patois donc. Le Beauceron et la Beauceronne sont ces hommes et ces femmes qui habitent l’ouest et le sud parisien. Ils habitent le bassin parisien, dans une île de France qui s’est éloignée de Paris et du royaume des cieux. Aujourd’hui, le Beauceron est toujours aussi radin. Est-il plus ouvert qu’auparavant ? Quand on va au Café de la Beauce, les patrons sont asiatiques. Quand on va à la Civette, les patrons sont asiatiques eux aussi. A la Tour Eiffel, ils sont asiatiques et maghrébins. Le public ? Des français d’origine maghrébine ou turc qui grattent, qui grattent, des tickets à gagner au jeu de la boule au flipper. Ils jouent aux chevaux aussi. Ils grattent toute la journée comme tout bon français qui se respecte.

C’est ce que fait Jeanne-Elise aussi. Elle gratte du papier sur ses pages internet. Pourquoi faire autant de bruit alors qu’on pourrait s’entendre avec un minimum de dignité ? Qu’en penses-tu Jean ? Tu penses que ces makrouts au chocolat sont impossibles à faire. Mais ce ne sont pas des makrouts. Ce sont de simples flocons d’avoine mélangés à de la banane écrasée, à de la poudre de noisette et du chocolat en poudre. Et hop, tu enfournes 20 minutes et tu as des mendiants sans sucre ajouté et sans gluten. Juste avec la pulpe du fruit. Pourrait-on faire cela avec de la pulpe de cenelle, le fruit de l’aubépine, un fruit d’hiver rouge qui s’accroche aux branches et aux petites épines blanches ? Et avec de la pulpe de cynorrhodons ? Ah oui, pourquoi pas se dit Jeanne. Toutes ces idées qui passent à la radio sont comme des signes du destin dans une vie morne et morose. Ce soir, Jeanne fêtera Noël seule. Et à quoi bon se faire un bon petit gueuleton ? Chacun chez soi après tout et la niche sera bien gardée.
Jeanne a des envies de boulimies, de flocons d’avoine, de fromage blanc 0%, d’un œuf, de confitures à la figue et d’amandes en poudre. Et hop, tu enfournes 30 minutes dans des moules à muffin en silicone. Jeanne est-elle conne de donner toutes ses recettes de desserts ? Maintenant qu’elle est une mégère tout juste apprivoisée, Jeanne va se laisser faire et filer tous ses trucs et astuces comme une vieille grand-mère pour trous du cul du web ? Que nenni. Les recettes qu’elle a données donnent des gâteaux infects, caoutchouteux et sans ambitions, à part se faire avoir sur la balance. Jeanne grossit depuis le début du mois de décembre. Elle a pris connement un kilo, enfin à peine, peut-être six cents ou huit cents grammes.
Jeanne aime Brigitte, la fontaine de sa jouvence, celle qui la fait revenir en enfance, celle qui l’a bercée un peu trop près du mur, sûrement, avec ses musiques psychédéliques qu’elle a entendues quand elle devait avoir quatre ans. En fait, pour Jeanne-Elise, tout s’est joué à l’orée de ses quatre ans. Il y a d’abord eu l’épisode Robinson Crusoé, l’épisode de non, je ne veux pas d’un petit frère mais d’une petite soeur, on va l’appeler le bébé, il y a eu des épisodes à Boisgasson, un bois étrange où on fumait des cônes en plastique dans des chambres en nylon, avec des pattes d’éph’ et des chemises larges à petites fleurs liberty. On portait des sacs en coton en bandoulière. Des fois, c’étaient de petites sacoches en cuir naturel de couleur miel. On portait aussi de grands châles blancs ajourés, des sabots en cuir aux pieds, les femmes promenaient leur sac à main dans un couffin, et Jeanne-Louise a été trimballée dans toute cette gaîté qui sentait le patchouli, l’encens et l’herbe à bédouin.
Les Catharsis, vous connaissez ? Jean-Michel Jarre et Oxygène ?

Puis Jeanne a eu huit ou neuf ans. Jeanne-Louise faisait déjà une dépression à cette époque. Elle ne savait pas ce qui s’était passé dans son corps, à travers elle. On avait traversé sa tête d’un bout à l’autre de ses oreilles. Des tempes aussi. On lui avait fendu le crâne avec une balle de 56 millimètres. Elle est tombée dans la cour de l’école à cause d’Antonio qui l’a tirée en la poussant. Elle est tombée sur le bitume de la cour, tête la première et elle a eu très mal au-dessus de la lèvre, ça l’a gênée très longtemps. Elle a eu une grosse boursouflure râpeuse et difficile à digérer. Aujourd’hui encore, elle passe ses doigts sur et au-dessus de ses lèvres. Elle ne sait pas vraiment pourquoi. Elle veut se prouver qu’elles sont bien lisses et qu’elles n’ont aucune gerçure ou autre boursouflure.

(^///^)
Jeanne-Louise n’a jamais été une crack en maths. Elle mélangeait tout, sauf les additions et les soustractions, elle connaissait par cœur ses tables de multiplication mais dès qu’il fallait calculer à plus de deux inconnues, peine perdue, Jeanne avançait dans un brouillard indicible. Aujourd’hui encore, elle ne peut ni multiplier ni diviser. Quant aux pourcentages, les règles de trois et autres balivernes inventées pour faire avancer le commerce et le système des soldes et des remises, n’en parlons pas. Jeanne n’a jamais eu l’once d’une âme d’une petite ou d’une grande commerçante. Elle fait simplement commerce de sa foi dans la littérature qui lui forge ses goûts. Elle écrit, mais elle ne vend rien. Elle ne gagne strictement rien avec tous ses écrits. Peut-être qu’un jour ce sera monnayable ? Ce jour-là, il ne faudra plus y penser peut-être. Peut-être que Jeanne s’arrêtera de jouer lorsqu’il sera question d’argent. De basses questions pour de mauvaises raisons ? Non, tout ceci appartient à sa survie. Mais penser qu’il faut tout déclarer à l’URSSAFF installée du côté de Limoges et à la compagnie des auteurs et écrivains malades et dépressifs, tout cela la rend nostalgique d’un temps où elle a failli être plus grande. C’était avant qu’elle ne tombe malade. Aujourd’hui encore, elle s’en sort dans la survie. Elle prend des médicaments mais elle ne veut pas faire pleurer dans les chaumières. Elle prend donc des médicaments et en prendra certainement encore davantage lorsqu’elle ira voir sa mère demain à l’hôpital, jour de Noël et de concorde familiale. Elle ira avec ses petits sandwichs et son thermos, ses desserts et des cadeaux sucrés pour sa mère. Deux ou trois choses qui permettront à Jeanne-Elise de faire une déjeunette et à sa mère de faire un joyeux dessert en compagnie de sa fille. Dans quel état sera-t-elle ? Jeanne-Louise ne le sait pas. Encore une fois, elle ne veut pas faire pleurer dans les chaumières déjà pleines d’enfants désœuvrés devant les jouets que le père Noël n’arrive jamais à faire rentrer dans la cheminée puisque désormais, leurs parents ont un poêle à pellets. Donc, Jeanne-Elise ira demain à l’hôpital pour voir si sa mère est grabataire ou s’il sera possible de faire quelque chose de sa misère… Et que peut Jeanne-Elise de toute façon ? Attendre que la bise revienne pour que le vent la surprenne et la prenne dans un contraire qui l’emmènera chez les amies prussiennes de son père… ?
Jeanne-Louise n’a plus rien à dire. Elle se demande si Jean sera près de la poêle à frire les châtaignes ou s’il va dribbler les marrons loin de Bonifacio, près du Puy de Montgy ou proche de Carentan, dans les côtes d’Armor… A moins que ce ne soit dans l’Ille-et-Vilaine. Car il est vilaine avec cette dernière, l’île de sa principauté, l’île de Saint-Denis près de Paris. Jean-Denis est un gredin. C’est un vaurien. Il perd ses dents une à une depuis le mois d’août. Lui aussi est un sans dents. Il fait attention à ses accents, ses transitions et à sa voix qui met des bémols sur les sol en si. Si bémol on a dit ? C’est ça, merci Brigitte.

Et Carentan, c’est en Normandie. C’est même dans la Manche. Décidément, Jeanne-Louise s’y prend comme un manche pour détailler les prix, les sauver de leurs disgrâces et remplacer tout ça par du beurre de noix de cajou. Mais pour quel effet malgré tout ? Pour faire un melting-pot et faire le jackpot ? Tout ça dans le pot commun ? Du beurre de noix de cajou que tu mets dans les joues, pas sur les fesses, répond Jean-Edouard qui, demain, fera braire les malades de la prairie d’Ambert.

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