
Jeanne a perdu sa maman mais elle a gagné sa petite moune qui, pour l’instant, n’a pas encore trouvé ses marques chez elle. Jeanne n’en mène pas large. Oona ne semble pas apprécier son nouveau chez elle. Elle se contente de résider sur une chaise, en-dessous de la table, qui la protège de cette abrutie de Jeanne qui a vu sa mère dans la chambre mortuaire, au sous-sol de l’hôpital de Chartres. Bon, Jeanne ne s’attardera pas. La femme qu’elle a vue ne ressemblait pas à sa mère, c’était une très vieille femme. Jeanne ne l’a pas reconnue, cette femme grise de peau et fatiguée, cernée, profondément ridée, édentée et tirée sur toute la peau. Ce n’est pas le sourire éternel de sa mère. Mais Jeanne, en rentrant de Chartres, a eu une belle surprise de beaux couchers de soleil qui sont tombés sur la plaine de Beauce. Elle a beaucoup photographié et filmé tout ce qu’elle pouvait. Elle ne pouvait plus se rassasier d’un tel paysage, comme un miracle de la vie dans une beauté surnaturelle. Jeanne a alors pensé à sa mère quand la lune, visible dans le ciel, a presque rencontré le coucher du soleil. Un miracle ? Quelque chose qui lui a dit qu’il fallait qu’elle quitte cette région pour partir quelque part à l’ouest. Elle emmènera sa mère avec elle pour disperser ses cendres sur la petite mer de Gâvres, à Gâvres justement. Elle espère pouvoir le faire sur la promenade que sa mère aimait tant. C’est le souvenir de sa mère que Jeanne-Louise veut emmener avec elle. Rendre sa liberté à sa mère en la donnant au vent, à la pluie, à l’écume, au soleil, aux éléments qui composent ces sillons de l’après tout.
Voilà ce qui était écrit sur les murs du service mortuaire de l’hôpital de Chartres.

Ne serait-ce pas précisément presque la devise de Jeanne-Elise qui veut perpétuellement prendre le présent à bras le corps ? C’est ce qu’elle veut faire dans la vie, Jeanne-Elise, récolter les fruits du présent en voyant son avenir dans de grands sujets comme le politique et l’argent. Croyez-vous que ce soit vrai ?
Jeanne-Elise espère qu’elle arrivera à maintenir son présent. C’est ce qu’elle souhaite, sans voir l’avenir à trop courte échéance, mais pas si loin qu’on le voudrait à Recouvrance. Jeanne-Elise vous le dit tout de go : elle ne se laissera pas faire par plus faquin qu’elle. Elle est née diserte, diserte elle restera.

Alors là, cette formule-là de Saint-Exupéry, c’est tout Jeanne-Elise, faire de sa vie son rêve le plus fou : continuer à écrire plus que tout, tant et temps, temps et tant, du soir au matin jusqu’à l’érudition. Jeanne-Elise sait qu’elle est très douée et qu’elle ne partage que peu ses prouesses avec le commun des mortels. Elle préfère jouer profil bas. Tout ceci en fait ne l’atteint pas. Ce qu’elle aime, c’est voir sa vie en grand sur cette Terre, dans les nuages, dans le feu du ciel, dans le bleu de la souris et dans le charme de la nuit qui massacre les gens petits, les sans ombres, ceux qui marchent dans l’ombre de leur maman, qui demandent de l’argent aussi souvent qu’ils le peuvent et qui n’ont pas de parole. Ils se rappellent qu’ils étaient suivis depuis longtemps. Mais Jeanne-Elise ne veut plus de cette clique de manants. Elle met un point d’honneur à rester auprès de sa maman, quelque part sur Terre, loin d’elle mais près de son cœur. Sa mère reste en elle, ses fleurs, ses fruits, ses ramures et ses ramages. Ses maisons de Claudine, ses Colette éternelles, ses neiges sur les viornes, ses poids sur le paletot et son joug qui lui dit : va-t’en, ça suffit Gorsjean ! Laisse-la tranquille maintenant et retourne chez toi laver tes affaires en famille avec ta voiture cabossée et ton chien maléficié !



Et le rêve commence ici. Jeanne-Elise l’oublie bien souvent. Il suffit qu’elle mette son cerveau à dormir pendant cinq à dix minutes et c’est le vide qui revient en elle. Puis elle repart, complètement neuve, rassasiée d’avoir si bien pu apprécier le vide de sa tête et le trop plein de son cœur. Elle aime un homme à présent. Il s’appelle Jacques Cœur. C’est un esthète. Il aime tout chez elle. Il aime ses phrases, son débit et sa manière de repasser tout ce qui bouge en elle. Il aime la vie en elle, ses rêves et son paletot de petite ménagère en polaire. Il est vieux maintenant. Jacques Le Pollen est reparti vivre près d’Angoulême où elle avait oublié qu’il était aussi con qu’un Prussien. Il ne dit rien pour l’instant. Mais il va attaquer vite fait dès qu’elle aura signé son entretien d’embauche avec Minuit, son éditeur historique. L’éditeur de son père. L’auditeur de sa mère. Et les revenants reviennent aujourd’hui pour voir si l’eau bonne est aussi foutraque qu’on le dit. Eh bien oui. Elle est totalement foutraque et poursuit ses attaques contre ses frères qui l’auscultent au moindre centimètre. Mais Jeanne-Elise ne voudrait point s’énerver en si bon chemin, avec les rêves qui sont entrés dans sa vie pour ne pas en repartir avant la Toussaint. En attendant, voici qu’elle rêve d’un médiocre film. Celui d’un turban qui évolue dans les gazes de pourtour. Ah bon, c’est tout ce que vous avez trouvé ? Oui, Jeanne-Elise fait mieux : elle a vu une certaine rasbaille jouer les passantes comme si elle ne l’avait pas reconnue. Mais elle la voit bien maintenant. Elle a l’air d’un adjudant qui persifle dès que les fenêtres sont tournées vers le levant. Jeanne-Elise est perdue mais pas tout le temps. Elle amuse le temps et s’en va maintenant revêtir son habit de lumière : un pyjama gris en forme d’accordéon. Jeanne-Elise va se coucher. Elle est si fatiguée de tout le temps compter contre ceux qui lui mangent la laine sur le dos. Jeanne-Elise est fatiguée parce qu’elle écrit tout le temps. Il faut qu’elle aille se reposer et n’arrive pas à quitter le clavier de son ordinateur. Allez, bonne nuit les petits cœurs 🧡 .
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