
Jeanne a eu vent des loisirs de Pondichéry. Chéri Chéri a dit qu’elle avait bossé plus que de raison et qu’il fallait qu’elle retrouve la raison, sa raison, la raison qui fait qu’elle est sur terre pour écrire, pas comme une machine à écrire, mais comme une écrivaine qui n’aurait plus que ce loisir pour se détacher d’elle et de lui. Elle l’aime plus que de raison. Elle lui a envoyé une carte postale, une petite carte de sa fabrication simplement pour lui dire qu’elle l’aime et qu’elle s’est transformée en une belle Queen Elisabeth, du nom de cette rose qu’elle a dans son jardin. Le bout de la rose est glacé, pris dans la neige et la gelée qu’il faisait à la fin du mois de novembre, pendant ses vacances où elle n’a rien fait d’autre qu’écrire et maudire sa mère qui la retardait en tout, alors que sa mère était en train de mourir en bonne et due forme.
Jeanne, pendant ce temps-là, contait les points de suspensions de ses frangins qui n’ont rien fait à part prendre des nouvelles de la Terre-Mère de temps en temps, quand il faisait beau temps.
Quant à Jeanne, elle lui rendait visite, à sa mère, s’occupait de ses affaires, de son linge, de sa nourriture et de ses petits extras, comme la lecture et l’envie de passer par la fenêtre toutes ces phrases qui n’en finissaient pas de ne pas tourner droit. Alors, elle a eu droit de se taire devant tant d’abnégations. Jeanne s’est occupée de Oona, a regardé dans la maison de sa mère ce qu’il y avait pour elle et pour le chat. Puis elle s’est rendue compte que tous ces produits d’entretien n’étaient pas tout à fait son style. Elle, ce qu’elle aimait, c’était le bon entretien entre les gens. Un bon entretien plutôt que des envies de meurtre comme s’achèvent souvent les fins de droits. Jeanne a eu le temps d’en finir avec toutes ces jalousies et toutes ces forfanteries. Ce qu’elle apprécie, c’est sa vie de bohême, la vie d’une artiste qui vit comme une princesse aux frais de milliardaires désargentés par des pâtés de maisons, des quartiers, des hameaux qu’ils achètent sans relâche jusqu’à ce qu’elle rende gorge.
Mais elle se tient bien droite, bien plantée dans ses bottes.
Elle n’a pas peur d’eux. Elle leur dit qu’elle les défie de trouver une autre donneuse, une autre femme qui pourrait en donner autant sans demander d’argent, sans rétribution ou presque.
Juste le minimum vital alors que pour elle, ce qui est fondamental, c’est de ne pas crever la dalle la gueule ouverte avec des bimbos qui se remplissent la tête avec des boom boom gang gang, des blip bop wiz qui ne veulent plus rien dire.
Donner en pâture ses enfants, leur date de naissance jusqu’à la date d’anniversaire, ça sonne comme une épitaphe, comme un pedigree pour une rançon, celle de leur mort dans la précipitation des corps qui n’ont pas dit non mais qui se sont soumis à la loi du plus fort.
Alors tu vois Jean-Arnaud, tu as beau savoir tout reconnaître, l’odeur de l’argent et tout ce qui s’y rapporte, moi je te dis simplement que si tu t’accroches à ma porte, je te raccroche mon point à demi-mots, dans le sinus velu qui t’a défendu sans mettre un point sur les i mais des barres aux t que tu as laissées faire pour te mettre en faillite et regagner ton père en jet privé, là où il s’était fixé il y a encore quelques années. Organiser sa faillite, dilapider son argent et se raccrocher aux branches. Faire un tour à Aldi pour voir si elle est polie… jolie ? … Et puis quoi encore ? As-tu vu sa paire d’yeux rieurs et moqueurs ? Elle n’a pas besoin d’une oraison ni d’une veillée funèbre.
A Pondichéry, on se referme sur sa geôle, on sait que l’on ne se mariera jamais, que c’était son défi derrière la porte. Je sais que tu n’as pas frappé et que tu t’es immiscé ici sans y voir l’once d’un regard, d’une ironie qui aurait pu t’être fatale. D’un coup, tu disparais et tu réapparais. Tu vas avoir du fil à retordre avec les quenottes de la fillotte qui se sont faits la paire dans la malle des beaux repaires, près des buissons, des bois et de Gaston, près d’un petit pâtre qui a tout bazardé sur l’autel de sa vie goguenarde à me faire passer pour une allumeuse et une chieuse, alors que j’étais morte, à l’intérieur de moi, à l’extérieur de moi, et que ta vie fondamentale ne vaut pas mieux que la mienne, certainement pas, mais que je te suis subordonnée par je ne sais quel mystère.
Je suis l’esclave des temps modernes.
Je ne sais pourquoi je vis, pourquoi j’ai vécu et pour qui j’ai fait ça, donner toute ma vie à une seule cause.
Cette cause, c’est la chose littéraire et tout le reste n’est que littératures.
La littérature est ma patrie, ma seule forfaiture et c’est ce pourquoi je me suis engagée toute ma vie. Je veux mourir pour cette patrie, et uniquement pour cette patrie, jusqu’à ce que la mort me précède et me suive du plus pressé au plus précieux.
Je sais je suis pressée d’en finir mais je ne veux pas partir non plus ailleurs que dans ma patrie… la littérature et tous ses bienfaits. En fait, je ne suis réellement heureuse que quand j’écris et que je ne serai jamais satisfaite quand le point refermera toute cette route. Alors je vis de points de suspension pour que quelqu’un, un jour sans doute, poursuive mon chemin, celui que je prends tous les matins pour me ranger à la gare, toujours en retard ou avec des points d’avance, c’est selon, enfin bon, là n’est pas la question… Ce que j’éprouve, tu vois Jean-Arnaud quand je te vois comme ça à Aldi épier tous mes faits et gestes, c’est que je ne t’ai pas compromis dans mes affaires de lettres et que toi tu achètes toutes ces bombes qui me pètent à la gueule. Pour ça je te dis merci mais tu n’as pas fini de remplir tes carnets de chèques pour tous mes futurs échecs, à venir ou à paraître. Je ne suis point dans la nomenclature. Ce que je fais ira loin, sois en sûr, mais pas pour nos jours incertains et grouillants. Je sais que je suis un génie des temps nouveaux, un petit génie de ce Loir qui m’obstrue les yeux.
Je ne veux voir qu’une seule chose, c’est la mer, ses flux et ses reflux, et l’envie de passer une vie de recluse à t’aimer pour la vie, Jean-Frédo, ou Eric, tout simplement.
Frédéric, de l’Education sentimentale ?
Pas mal pour une fille vénale qui ne vit qu’avec le minimum vital. A pleine plus de 1.100€ par mois ? 1.200 ? Il y a trois ans à peine, c’était avec 1.000€ par mois et elle s’en sortait haut la main. Alors elle n’a rien à apprendre, tout à comprendre de ce qu’on lui apporte… un peu de jeu ? Beaucoup de feux ? Et le plaisir de s’habiller comme une dandy de l’ouest français qui serait passée par la Trinité ou je ne sais quel port où elle aimerait t’enlacer, toi le pédé offert à une fleur d’eau plus forte et plus soyeuse.
Moi, ce qui m’importe, c’est de ne pas finir capricieuse comme Jad’Or…
Jad’Or a de l’or dans ses mains, tout un tas d’ors précieux et fait des kiss kiss bang bang à qui mieux mieux pour embrasser sa peine et sa fleur d’eau qui s’appelle « ennuyeux »… Cette fille s’ennuie bon sang et a raté toute sa vie à écouter aux portes alors qu’il ne lui fallait pas un tas d’ors, alors elle a un tas de gros porcs qui l’écoutent et qui lui disent : « Jean-Vincent voudrait bien que tu te noies, telle une Narcisse… »
Pas mal pour une narcissique mais Narcisse c’était le rebouteux de Montigny et il a fini sa vie entre deux boutons et un champignon à essayer de sauver une fille qui avait plein d’eczéma dans sa porte aux hasards laissés par des filles mortes.
Et voilà, j’en reviens à nos moutons. Je les ai vus à Action et c’était la rapidité de la décision qui m’a fait avancer. Chez Afflelou, j’ai trouvé ma bonne paire de lunettes, celles que je mettrai pour toi, Jean-Renard, et pas pour toi, Jean-Patrick ou Jean-Hic… Oui je sais il y a un hic. Il va falloir que je revienne à Léon le paon et Léone la paonne, à Lise la renarde qui a perdu tous ses renardeaux. Où en sont les louveteaux ? Ils sont partis faire la manche chez l’antéchrist ?
Voilà pour ma vie, cher Jean-Vincent, qui donne aux Vincent toutes leurs lettres de noblesse. Je sais que tu as du feu pour me faire brûler sur un bûcher de sorcières. Je suis femme, rousse et vieille et moche. Qui voudrait d’une pauvre bonne femme qui n’a rien dit, rien écrit, et qui ne fait rien comme les autres ? Elle a mis toute sa malle en route. Elle veut vivre la déroute des gens qui n’ont pas vu le malin alors que le malin c’est toi, Jean-Vincent.
Dieu n’est que finesse et bonté, toi tu es le diable et la grossièreté.
Voilà pour l’au-delà, pour ceux qui le méritent. Ceux qui ne le méritent pas n’existent pas dans l’au-delà…

Signé : Lizzie, la Queen E.
Laisser un commentaire